Le barème

- Tu aimes mon texte pour vrai ?

Un texte magnifique, à propos de couples, de séparations, de motifs,
de post mortem.

- Vraiment ! Tu ne sais peut-être pas, mais je me suis "séparé" il y a
plus ou moins un mois. Ton texte décrit exactement mon état d'esprit.
- J'savais pas. Tu l'as bien caché...

Caché, non. Pas mentionné, possible. Me revient une conversation à
trois lors d'un long trajet vers la capitale, alors qu'un amie exprime
le dégoût qu'elle a envers le mec qu'elle fréquente.

- Il m'a dit voir une autre fille en même temps. Il dit être en train
d'évaluer avec laquelle ça cliquera le mieux. C'est comme trop de
franchise ça !

Les personnalités sont aussi multiples que les agencements de valeurs.
Alors que certains préfèrent s'en tenir à une seule fréquentation à la
fois et adopter le comportement "célibataire-mais-non-disponible",
d'autres créent et tissent de multiples liens avec ou sans attaches et
attentes, convaincus que l'ignorance de leurs partenaires et le droit
à leur pleine liberté leur permet d'agir de la sorte. Et d'autres
jouent la carte de la transparence, avouant comparer et choisir. Dans
tous les cas, certaines personnes ayant des comportements différents
peuvent mutuellement se générer des frustrations, de la pression.

- Je me gardais bien d'en parler parce que c'était une histoire longue
distance qui n'avait pas le droit de porter le nom de "couple". Alors,
j'étais officieusement libre d'agir à ma guise, même si j'avais le
cœur accroché ailleurs.

Politically correctement parlant, quels sont les barèmes à suivre
lorsqu'on rencontre une nouvelle personne alors qu'on est en phase de
fréquentation incertaine ? S'exposer tel un livre ouvert, ou user
d'égoïsme ?

L'échec

- Il m'a texté pour me dire ça. Que bien qu'il aie apprécié nos
rencontres, il avait déjà rencontré quelqu'un d'autre auparavant et
qu'il sentait que ça irait probablement plus loin avec celui-là.

Un ami, déçu de la fin de sa dernière fréquentation se terminant.

- Au moins, il a été honnête avec toi. Il aurait pu t'inventer un
scénario, ou simplement disparaître dans la brousse. Tu sais combien
on en connaît de ces situations-là.
- Ouais, ouais, je sais. Mais quand même, j'ai l'impression de
toujours passer en deuxième.

Un ami percevant sa fin de fréquentation comme une séquence normale,
habituelle. Comme habitué à ne pas récolter les fruits de ses
semences. Comme un échec.

On dit souvent de ne pas percevoir les fins comme des échecs, mais
comme des leçons à retenir, puis de redresser le cap. Comment une
série d'histoires non concluantes peut ne pas nous faire sentir voués
à l'échec ?

Extrait

"If you're willing to break up over an ice sculpture, you guys should
absolutely not get married. Because who gets to choose the ice
sculpture, who should take out the trash, who has to stay home and
make the many pizzas, that's the little stuff. What are you going to
do when the big stuff comes along? What are you gonna do when a
tornado hits your house, or you have problems with your kids, or one
of you gets cancer? At some point, the crap is going to hit the fan.
And that is why now, before you make the commitment, you have to ask
yourself: Is that person in bed next to you worth the trouble? Do you
love him...or her so much that no disease, no disaster could possibly
pull you apart?"

- Desperate Housewives

Le gros œil

- Tu sais quoi ? S'il se plante, ce sera de sa faute.

On me jetait un regard réprobateur. Quatre gros yeux tranchants plantés sur ma personne.

- Hm... Je ne dirais pas ça moi, j'aurais trop peur que le destin se retourne contre toi.

J'ai une énorme sympathie. Énorme. Qu'on me parle de problèmes d'apprentissages scolaires, de dilapidation de porte-feuille en loteries, de désir d'arrêter de fumer, je sympathise. J'offre mon support, mon encouragement.

Qu'on s'amuse sur Facebook pendant les heures de classe, qu'on me mente en pleine face lorsque je demande si les problèmes de jeu sont réglés, qu'on repousse constamment la date exutoire du dernier paquet, je décroche. Je deviens indifférent, à la limite du sans-coeur.

On me regarde avec de gros yeux? Soit! J'ai appris à vivre avec mes opinions. Une autre probable conséquence de la crise de la trentaine étirée sur dix ans.

Le barrage

- J'imagine que je suis un homme émotif, avec des sentiments fragiles.

Ça, c'est moi.

Un Nagasaki sur deux pieds, constamment bombardé d'émotions, qu'elles
soient heureuses ou moins. Me voici souriant à pleines dents,
voyageant à bord d'un parapluie en pleine heure de pointe, me voilà en
larmes, sur le pas d'embarquement d'un avion. La vie m'a visiblement
constitué d'un esprit muable, artistique, capable de s'émouvoir sur un
pissenlit, capable de s'esclaffer sur un détail.

J'ai depuis toujours été intrigué par ces personnes maîtres de leurs
émotions, fortes de leur personnalité et en apparence inébranlables.
Il est d'ailleurs intéressant de constater que j'ai régulièrement jeté
mon dévolu sur celles-ci - les contraires s'attirent, l'adage vous
dirait.

Alors que je tente en vain de camoufler ces pétarades chimiques, j'ai
la vague impression de vouloir me dénaturaliser. Poignarder l'inné à
coup de rationalité. Je réalise qu'il ne sert à rien de lutter contre
ce dont la biologie vous a attribué.

Ouvrir les valves, et laisser tout sortir. Refermer une fois à sec,
attendant le prochain débordement.

Ça, c'est moi.

Vieille école

- Vous ne couchez pas ensemble ?
- Plus vraiment, non.
- Même pas une branlette, quelque chose ?
- Non plus. Avec le temps, c'est plus comme c'était tsé.

Le sexe. Depuis des millénaires, celui-ci dirige le monde. On aura beau dire que l'argent y est pour quelque chose, n'empêche que les hormones sont parfois le seul élément capable de plus.

Je me suis toujours demandé comment pouvaient fonctionner les couples ouverts. N'ayant pas dans mes valeurs la notion du partage du conjoint, j'ai toujours été intrigué par la fameuse phrase "On sait faire la différence entre l'amour et une partie de jambes en l'air". Soit! Moi aussi, je sais faire la différence. Nul besoin de nier qu'en temps de célibat, je ne me prive pas des plaisirs de la chair. Mais en couple, j'ai tendance à préférer construire une intimité à deux, dans laquelle nul autre n'est invité.

Alors que certains cumulent les expériences extra-conjugales, ma tête semble ne rien n'y comprendre. J'ai toujours cru, et crois encore, qu'une fois le sexe devient absent entre deux partenaires, qu'il faille se questionner sur la pertinence du couple.

Serais-je de la vieille école ?

La queue de poisson

- Ça sent pas bon, j'te l'dis. Chaque fois que je couche avec un gars, il disparait après.
- Sans explication ?
- Sans explication ! C'est pas comme si j'avais pris n'importe quel crapet sur le coin d'la rue, on s'est fréquentés quelques semaines. Même avant-hier, on se tenait par la main au Vieux Port, et il me proposait des vacances.

Les gens sont comme ça. Les gens changent d'attitude, sans qu'on puisse nécessairement y trouver une logique raisonnable.

- J'aurais jamais dû coucher avec lui.
- Pourquoi ? C'aurait changé quoi tu penses ?
- Je sais pas, mais ça finit souvent en queue de poisson quand je m'ouvre à un gars.
- Donc, tu penses qu'en ayant bafoué ton désir, le mec serait possiblement encore là présentement ?

Chasser son naturel, pour laisser place à de potentielles possibilités. Hypothétiques.

- Je ne crois pas que tu doives t'en vouloir pour ce que tu as fais, ou pas fait. Tu as sûrement agis en respectant ton jugement et tes valeurs.
- J'imagine.

L'espoir

- Combien de temps peut-on se suffir de l'espoir ?

Attendre, espérer. Avoir des envies sans éclosions, des insatisfactions, s'en lasser. Décider de prendre sa vie en main, provoquer, chambouler, sortir du chemin qu'on s'était tracé devant soi.

Et surtout ne pas regarder derrière. Surtout.

Avoir trente-deux ans et des poussières, et vivre.
Vivre, et ne pas se suffir.

Le moyen

- Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Un ami, concernant sa nouvelle relation.

- Par le biais d'un ami commun. La meilleure des façons.

La meilleure ? Je trouvais l'expression exagérée. Comme si une hiérarchie de médiums de rencontre avait été établie. Les meilleurs, les moyens, les vraiment moyens. Sans compter ceux dont on devrait avoir franchement honte.

Je me souviens m'être fait remarquer que la plupart de mes histoires de coeur ont débuté par un contact virtuel. Vrai, je peux être un grand timide. Et les soirées où les visages inconnus intéressants sont présents n'ont pas été affluantes. Bien que le cyberespace m'ait réussi dans son ensemble, je n'oserais tout de même pas y porter d'étoiles sur cinq.

Peut-on vraiment comparer les histoires selon leurs origines propres, et leur prédire un succès mirobolant - ou non ?

Le t-shirt

- J'aurais besoin de ton avis sur un truc. T'en pense quoi ?

Elle me montra le t-shirt en question.
"Je suis célibataire, oserez-vous ?"

D'aussi loin que je puisse me souvenir, les relations amoureuses semblent occuper une place de choix dans la vie des gens qui m'entourent. Après plusieurs semaines sans suivi, on me demande si j'ai rencontré quelqu'un. On s'excite à l'affirmative, on se désole à l'inverse. Je ne suis pas mal à l'aise avec mon célibat : j'ai appris à vivre avec. Mais...

Il y a un mais. Lorsque je fantasme à l'idée de mon futur, j'aime imaginer une longue histoire d'amour, gorgée en beaux souvenirs et projets communs. Parce je suis un homme heureux à offrir le bonheur, je ne me souhaite pas vieillir seul. En vieux garçon. Mais la question demeure : jusqu'où suis-je prêt à aller pour trouver la perle rare ?

Porter un t-shirt portant la mention "célibataire", s'installer sur le coin d'une rue avec un joli panneau "à louer", et se créer un classique profil "célibataire cherche personne aimant le cinéma, les restaurants et le bon vin", est-ce vraiment si différent ?